Fragilité des témoins ou des témoignages humains ? Qu'ils soient appelés par la Défense ou la Partie Civile, les témoins nous ont offert un spectacle bien déconcertant ces derniers jours de procès. Le président a beau répéter « tout le monde peut se tromper de jour » les changements de version n’ont pas manqué de nous interpeller.
C'est parfois, énorme : quand un voisin, celui qui en 2007 disait regarder la télévision chez lui tranquillement, alors qu'il n'avait pas l'électricité, et avoir vu Dydime en bateau le vendredi aux abords du rocher, affirme tout à coup en 2009, qu'il s'agissait de son fils Carl, le samedi conformément à d'autres témoignages, il se fait accuser de faux témoignage par l'avocat de la Partie Civile qui l'a fait comparaître et bien vite, revient à sa première déposition... Parce qu'elle n'est pas mensongère ou parce qu'elle va à l'encontre des intérêts de la partie qui les a fait comparaître ne peut-on s'empêcher de se demander ? Les deux copines qui sont allées en scooter retirer de l'argent à la poste de Vao et ont vu l'altercation entre Antoine et Gilbert seront plus entêtées : elles affirment que c’est le mercredi 1er Mai et non le Jeudi 2 Mai contrairement à toutes leurs déclarations précédentes sous serment, elles se discréditent complètement. Après tout, leur revirement se basant sur un raisonnement plutôt que sur des souvenirs, "une reconstruction" de la vérité, est chose courante et pas dramatique en soi, comme leur explique le Président, mais un mensonge, même "petit", alors qu'on a prêté serment nous interpelle. Heureusement, on sent chez la plupart des témoins qui reviennent sur leurs premières dépositions un réel désir de s'approcher au plus près de la vérité. Comme la logique le voudrait, rappelle le Président " la mémoire est plus fraîche " quand on témoigne à une date plus proche des faits dont on parle, mais ce n'est pas pour autant forcément dans la première déposition qu'on a dit la vérité même si on n'a pas menti, ni eu l'intention de le faire. L’un d’eux l'explique très simplement : " en 2002, j'étais sous l'influence de l'accusation des deux", "j'ai lancé ça comme ça” , " à l'époque il y avait un seul mouvement, ça a attiré les gens à aller dans cette direction, il n'y avait aucune preuve, c'était juste pour appuyer.", "Aujourd'hui, je me rends compte de la portée du peu de mots qu'on doit dire dans des cas pareils” . Une femme a la même analyse, quand on lui demande si elle confirme avoir trouvé Antoine "étrange, plus bizarre que d'habitude", elle avoue carrément : "je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça", " j'étais prise dans l'ambiance " ... Une autre encore, à voix douce mais ferme, prend le temps d'analyser plus finement encore : elle sait qu'un mot peut être compris de façons différentes. Quand elle a dit de Dydime rencontré le soir du 2 mai qu’ « il était pas tranquille», elle se souvient bien de sa phrase, mais elle ajoute : "je ne sais pas si c'est le mot, le français, c'est pas notre langue, on dit des mots comme ça, sans mesurer bien l'ampleur des mots, faut tenir compte de ça, on ne fouille pas toujours dans le dictionnaire pour vérifier..." Il ne s'agit pas que de vocabulaire, mais aussi de l'interprétation de ce qui est déclaré. C'est une femme très sensible et fine, qui nous explique avec humilité que lorsqu'elle a dit qu’elle était " persuadée que Dydime avait fait un coup", beaucoup ont pris ses dires comme une vérité absolue. Elle précise donc maintenant: "c'est ce que j'ai ressenti". Un coup, ça peut vouloir dire « un vol, une dispute, une bagarre ». Elle sait, maintenant, que son témoignage a compté pour faire peser les soupçons sur son cousin, et ce n'est pas une simple fidélité familiale qui la fait hésiter autant aujourd'hui en 2009, ce sont de réels problèmes de conscience : "ça m'a beaucoup tracassée, je me suis posée plein de questions. Ma conscience me disait: c'est grave, je le jugeais moi, à ma façon de voir et c'est comme si je l'avais jugé".
Un appel à sa conscience a
été clairement lancé au dernier témoin de la journée du jeudi 23.
Non pas qu'il mente ou revienne sur ses dépositions : il maintient,
fermement ses précédentes déclarations au sujet de la présence d'Antoine
à Vao. C'est son silence jusqu'en 2007 qu'on lui reproche car, lui,
le beau-frère des deux accusés a un alibi "en béton"
pour Antoine : à l'heure supposée du crime (la veille, rappelons-le,
le médecin légiste qui a pratiqué l'autopsie a affirmé qu'on ne
peut dater la mort de Mika à 3 jours près), Antoine, saoul était
chez lui, à Vao, avec ses chiens ... Ni le Président, pour une fois
pas très neutre, ni l'Avocat Général ne parviendront à comprendre
que "la pression" de l'époque ait suffi à le conduire,
lui et son épouse née Konhu, à se taire et à seulement dire aux
gendarmes rencontrés sur le marché que son petit frère, lui aussi,
avait vu Antoine à l'heure fatidiquement retenue comme heure du crime......
Le mot lâcheté n'a pas été prononcé, mais bien dans les esprits,
devant sa peur de faire courir des risques de représailles à
ses beaux-parents, tandis que son frère n'en ferait pas courir, lui,
n'étant pas lié à la famille... Il a été rappelé qu'il était
employé à la mairie ce qui donnait un autre éclairage à son attitude,
et il lui a été clairement reproché d'être responsable de l'emprisonnement
pendant 3 ans d'Antoine. Le lendemain, son frère, qui lui aussi a vu
Antoine à la même heure dans la maison voisine ce qui est tout
à fait plausible, aura le profil encore moins glorieux: ce n'est pas
pour protéger les parents qu'il se tait, mais par tactique: "je
voulais me taire de mon côté, me cacher pour
écouter d'abord le témoignage des autres". Si la salle l'avait
pu, elle l'aurait hué. Heureusement, le témoin suivant, soeur aînée
de Dydime et Antoine, épouse du témoin de la veille, a rassemblé
ses forces pour oser réitérer le même témoignage et expliquer les
raisons de son silence : est-il possible de Nouméa pour des magistrats
non Kunié, d’imaginer ce que sont réellement les "pressions"
qu'ils évoquent ? La grande soeur, l'institutrice, elle qui est désormais
suivie par plusieurs médecins a enfin pu dire en pleurant l'humiliation
profonde qui a été la sienne lors du procès 2007, justement parce
qu'elle fut accusée de n'avoir même pas su écrire ou téléphoner
pour fournir son témoignage. Un des frères des accusés la veille
avait précisé clairement leurs craintes : le lynchage, les maisons
brûlées et l'exil. Les gendarmes eux-mêmes confirmèrent cette tension
en expliquant que l'arrestation sans preuve des deux frères était,
d'une certaine manière, une façon de les protéger de la vindicte
populaire. Les kunié mieux que personne peuvent apprécier l'impact
du climat régnant alors dans l'île, à cette époque, et de façon
durable puisque sept ans après les langues ont encore du mal à se
délier, si ce n'est pour propager de nouvelles rumeurs...
Oui, de terribles et lourdes
journées, pour les témoins et ceux qui les écoutent à la recherche
de la vérité... Dans cette affaire, pas de preuve tangible et une
enquête sommaire. Pas d'aveu, au contraire, une permanente déclaration
d'innocence. Tout repose sur les dires si fragiles des témoins. Même
les plus affirmatifs et clairs, parce qu'ils ont des repères précis
grâce à une vie réglée sur des horaires liés à leur travail ou
à l'école où vont les enfants, finiront par se troubler à un moment
ou un autre. Une employée d’Aircal, maintient fermement qu'elle a
vu Antoine d'abord à 13H58 au Kuniéka, puis un peu après 17 heures
sur la route de Vao avec ses chiens. Deux ans plus tard quand elle a
été réentendue, elle a toujours en tête ses repères par rapport
à son travail. Courageusement elle ose dire à la barre combien les
gendarmes insistaient pour insuffler le doute dans son esprit allant
jusqu"à proposer: "on va mettre le vendredi ? ", ce qu'elle refusa, elle, voulant d'abord, malgré sa certitude,
réfléchir avec son mari. Deux ans plus tard, on insinue que son témoignage
n’est pas fiable, en 2009, on lui fera préciser que son père est
atteint de la maladie d'Alzheimer, et que son supérieur hiérarchique
n'est d'autre qu'Abo, le chef d'escale... Et dans ses déclarations
au procès 2009, c'est tout à coup la confusion sur l'heure où elle
a vu Dydime, pour qui, puisqu'il a été acquitté en 2007, elle a certainement
relâché son attention : confusion entre le matin et l'après midi
! En est-elle moins crédible pour ce qui concerne Antoine ?
Une profonde lassitude a gagné tous les présents au tribunal, et une grande perplexité sans aucun doute... Les témoins sont des êtres humains, avec leurs difficultés d'expression, leurs émotions, leur problématique personnelle, et leur manque d'habitude de prendre la parole en public face à la Cour ... Même en dehors de circonstances aussi impressionnantes et avec un enjeu aussi important, on sait que tout témoignage est entaché de subjectivité et ... peu digne de confiance finalement! Que dire alors quand il s'engage un rapport de force entre le « professionnel- questionneur » et le témoin qui en est à sa première ou seconde expérience? Même si le Président a toujours su recentrer les débats et refusé les questions inductives ou entonnoirs, certaines, puisqu'il ne peut rectifier qu'après coup, ont pu déjà avoir fait mouche. N'oublions pas que les jurés aussi en sont à leur première expérience et ne sont pas des professionnels de la Justice ... Mais n'est-ce pas dérisoire, tout ce temps consacré au "trou de mémoire" d'Antoine, le jour de la disparition de Mika, le 2 mai ? Alors que les rapports du légiste ne permettent pas d’affirmer que la mort de Mika a eu lieu le 2 Mai en fin d’après-midi. Des personnes, à l'Ile des Pins, dans le secteur des baies de Kuto et Kanuméra, il y en avait beaucoup pendant ce long week-end férié, elles n'ont pas été interrogées, ou pas réentendus, leur emploi du temps n'a pas été sérieusement vérifié...
Voilà encore un procès qui invite donc à la plus grande prudence en matière de fiabilité des témoignages .. Les impressions d’audience sont déterminantes dans le verdict des affaires sans preuves. Qu’en sera t’il après le réquisitoire et les plaidoiries ? Les deux jours à venir nous le diront.
Claudie Delorieux.