Pour vous, je suis probablement un illustre inconnu ; pour vous je consens à franchir la barrière de l’anonymat, et vous adresse ces mots, par lesquels je souhaite entrer en relation avec vous. Avec le respect et l’humilité que requièrent de pareilles circonstances, où sont en jeu des intérêts personnels, au centre desquels la dignité et la vie d’un homme sont en cause, fort et riche de mon expérience familiale, décapée au creuset des évènements tragiques du 8 mai 1985 (mon fils fut abattu d’une balle en plein cœur), lors des émeutes sanglantes de Nouméa, conforté également par l’expérience de l’exercice de ma fonction coutumière de régulation vis-à-vis des désidérata et décisions de ma grande chefferie, permettez moi de solliciter de vous de :
Sortir de votre longue et silencieuse retraite, de votre enfermement volontaire.
Briser irréversiblement la gangue métamorphique de votre chrysalide.
Pour regarder avec calme et rigueur les dures réalités de votre vie, passée et à venir. Fort, résolu et déterminé dans l’esprit et le cœur, qu’on voit l’homme debout en vous, prenant en main sa destinée. Que vous agissiez avec droiture et intégrité, courage, vérité et transparence, pour dénoncer dans l’humilité et une profonde déférence coutumière :
La position arbitraire, démagogique et expéditive dans le passé qui vous concerne, de votre autorité coutumière.
La manifestation autoritaire d’une volonté de nuire profondément à l’homme kunié que vous êtes, sa place de sujet dans son île, et de nuire à des liens inaliénables pourtant (liens paternels, maternels et d’autres encore).
Il est absolument indispensable ici, d’agir avec une extrême vigilance et une très grande délicatesse. Que votre démarche soit perçue comme un acte humanitaire de sauvetage, une tentative de secours à personne en danger, une ultime planche de salut, et non comme une correction inconvenante, coutumièrement parlant. Car le but visé par une telle démarche est :
D’amener les Grandes Chefferies à ouvrir leur cœur, qu’elles reconnaissent leurs erreurs et maladresses. Qui n’en a jamais commise ?… la reconnaissance de ses errements n’est aucunement une honte. Au contraire, c’est un signe éminent de clairvoyance et de maturité intellectuelle. Elle valorise l’Homme et le grandit. Car « quiconque s’élève, sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14 :11)
Qu’elles s’efforcent véritablement de changer leurs regards sur leurs sujets, du plus paisible au plus animé ; sujets tous égaux en droits, devoirs et dignité ; tous fils de Dieu, sans exception !
Qu’un vent de renouveau souffle sur les Grandes Chefferies de ce pays, qu’elles aspirent à un rayonnement authentique et équitable, une dynamique nouvelle et généreuse, que par de telles aspirations la pérennité de la Coutume soit permise, en faveur d’un ‘ vivre ensemble’.
Pour revenir à vous, Antoine, votre rôle de benjamin, en drehu : ‘qatr’, est aussi celui de sage, dépositaire et gardien des valeurs familiales et des bénédictions ancestrales, ceci se conjuguant aux fonctions traditionnelles de votre clan. Soyez encouragé et conforté à entreprendre et réaliser cette démarche salutaire, non seulement pour vous en tant que sujet, mais aussi pour votre clan, pour votre grande chefferie dans l’immédiat, mais au final pour notre système traditionnel à plus long terme.
Cette démarche de dénonciation, parce qu’empreinte de respect, de délicatesse et d’une sincère affection pour votre Grand Chef, est en définitive une action de régulation authentique ; salvatrice et fraternelle.
Toute ma jeunesse, on m’a toujours dit, que les Grandes Chefferies ne devaient pas se mêler de politique. Se préserver et rester au dessus de la mêlée pour jouer leur rôle d’arbitre. Il était mieux admis que les sujets eux fassent de la politique, et suivre leurs convictions. Depuis cette époque, la situation a bien changé. La politique est à tous les niveaux de la société coutumière du sujet à son grand chef. En effet des grands chefs sont aujourd’hui sénateurs, d’autres ont des mandats électifs de conseillers provinciaux, de membres du congrès etc. Jusqu’à la constitution d’une assemblée représentative politique, le Senat Coutumier. Dans la vie économique, leur fonction de grand chef les privilégie parfois quant à des prises de marché…puis absorbés et préoccupés par leurs nouvelles activités, ces investissements les détournent de leurs responsabilités initiales, administratives et coutumières.
En tant que ‘premiers occupants’ et simultanément ‘propriétaires terriens’, les grands chefs sont souvent objets de convoitise, politique, économique et administrative. Aussi sont ils devenus parfois de véritables pions sur l’échiquier politique local, que l’on pousse à droite que l’on pousse à gauche, au gré des turbulences et vents du moment.
Dans le contexte actuel, où économie, politique et coutume sont entre mêlées, nos responsables coutumiers sont ils en train de faire fausse route, ou sont-ils dans la voie du bon sens et du droit ? Vont-ils reconquérir leur crédibilité et leur rayonnement initiaux, leur autorité naturelle ?
Peu de citoyens de droit civil particulier s’élèvent contre ce dérapage, voulu ou non, peu dénoncent ce dévoiement de la fonction « sacrée » de grand chef coutumier (en drehu : ‘hna sien’ : sacré, oint). Cependant si les kanak demeurent muets, qui d’autres soulèvera les problèmes pour les résoudre ? Le confort et la relative sécurité du statuquo nécessitent ce mutisme, mais au risque de voir nos Grandes Chefferies et nos structures coutumières perdre irrémédiablement leur crédibilité, leur autorité et en fin de compte leur raison d’être ! C’est un pan entier de notre identité culturelle qui fout le camp !
Le temps liturgique actuel, le Carême, très opportun car moment de réflexion vitale, temps de prière, d’aumône et de jeûne pour les chrétiens ; il correspond tout à fait à l’esprit de cette démarche de régulation fraternelle, car trouve sa raison dans le rétablissement d’une dignité d’homme, mais aussi celle d’un peuple. Les trois éléments de la tradition biblique : la prière, l’aumône et le jeûne en « action ».
Un Autre, le Tout Autre a agi et agit toujours ainsi envers chacun de nous ! Que sommes-nous pour ne pas suivre son chemin, vivre de sa vérité et de sa vie ? Ne nous a-t-il pas dit : « je suis le Chemin, la Vérité, la Vie … »
Etienne Zongo