C’était le soir. Un soir de côte Est. Oriental, désertique, silencieux presque pur. Un soir flamboyant où le ciel semble prendre feu, à partir du bleu butane de l’horizon, nourri par la ouate nuageuse et attisé par le vent du large. Nous étions à quelques kilomètres de Lindéralique où notre troupe de scouts avait établi son campement. Au carrefour juste avant le pont, à l’entrée de la route qui mène à Ganem d’abord puis à toutes les autres tribus de cette grande et profonde vallée de la Hienghène, nous avons aperçu au bord de l’asphalte sous un vigoureux et rebelle bois noir, un vieux kanak aux cheveux blancs et à la barbe grise, assis sur son cheval. On aurait dit une statue équestre. Il représentait pour nous, un instantané d’univers autochtone. Un moment d’éternité indigène. Une synthèse mélanésienne. Son cheval broutait goulûment une touffe de guinée bien grasse tandis que le vieux semblait apprécier ce moment si particulier où les lueurs déclinantes du jour se fondent dans l’encre de la nuit. La sixaine marchait d’un bon rythme depuis notre ravitaillement à l’épicerie située en contrebas de la mairie, lorsqu’un gaillard enhardi par les difficultés à venir prend sur lui de demander au vieux kanak, la durée du trajet jusqu’à notre destination finale. Le cavalier se penche vers lui et lui répond : « Deux cigarettes ! » « Deux cigarettes ! » répétons-nous en chœur.
Loin de nous l’idée de croire que le vieux voulait nous délester d’une paire de gitane afin d’obtenir une réponse plus précise. Non, nous sentions immédiatement submergés par un séisme qui fait vaciller le socle de nos certitudes adolescentes. Quel message veut-il nous transmettre ? Quelle idée sous-jacente accompagne sa réponse ? Notre interrogation et notre questionnement sont entiers et durables. Qu’a t-il voulu nous dire ? L’évaluation de la durée du trajet a t-elle pour seule référence valable, la consumation de deux cigarettes ? Combien de temps s’écoule t-il entre la fin du premier mégot et la mise à feu de la deuxième tige ? Le vieux kanak n’avait pas d’instrument de mesure du Temps. Il en estimait la course selon ses propres critères sans se soucier de la satisfaction de l’Autre et de la nature même de l’information délivrée. Son temps à lui correspondait intimement à son espace de vie. Il n’avait que faire du sens que nous donnions aux expressions et aux mots « heure », « moment », « demain », « tout à l’heure », « emploi du temps ». Ils n’étaient qu’une construction d’un autre esprit et tant mieux pour ceux qui s’en satisfaisaient. D’ailleurs à quoi bon posséder un réveil quand des générations de Calédoniens sortaient du lit au chant du cagou d’abord puis de La Marseillaise ensuite diffusés dans cet ordre par Radio Nouméa. Au son du coq également ou des premiers craquements de la tôle ondulée qui se dilate sous le soleil. A quoi bon posséder une montre, quand l’astre du jour, la chaleur de son rayonnement et les ombres dictent les instants diurnes ? A quoi bon posséder un calendrier julien quand la mue des cigales annonce que le temps est venu de préparer son champ d’ignames.
Compter le temps mais surtout le décompter dans un processus linéaire d’achèvement d’une série de tâches que la personne se fixe au cours d’une journée, d’une semaine ou au terme du prochain mois est une logique fort éloignée de l’habitus du paysan kanak qui voit dans la perception d’un espace ou d’une distance à parcourir, un enjeu majeur. En effet, cet espace n’est pas vierge d’hommes et l’ouverture des portes pour emprunter les sentiers coutumiers afin de se rendre d’un point à un autre peut prendre un certain temps dont la durée est dictée par le nombre de clans qui se succède sur un espace donné. Les deux cigarettes du vieux kanak prennent alors une autre signification. Seraient-elles la traduction du nombre de coutume à faire pour se rendre de Ganem à Lindéralique en offrant une cigarette à un clan propriétaire puis une autre au deuxième clan propriétaire ?
Depuis cet épisode, j’ai appris à relativiser la portée des notions que nous véhiculons souvent malgré nous, y compris celle du Temps. La réponse du vieux kanak était plus qu’une réponse. C’était la solution. Nous comprîmes très jeune et définitivement, que nous appartenions au Temps et à l’Espace de ce vieux kanak…
Olivier Houdan