Nous sommes ici dans un pays dont le peuple d’origine comme certains de ses citoyens, en savent peu sur les origines, l’histoire, la loi, le code et la langue du système judiciaire qui les juge. Ils ont affaire à un appareil millénaire, avec ses méthodes datant de l’Inquisition, ses lois devenues républicaines, son langage codé bien rodé et ses rouages bien huilés à et de vingt-deux mille kilomètres. Autant dire que tomber sous le coup de la justice ici procède encore bien souvent d’une mauvaise rencontre de troisième type avec des êtres tombés du ciel ou …de la planète Mars.
Avoir affaire à la justice dans ce pays, c’est encore aujourd’hui se retrouver devant un pouvoir régalien unilatéral avec tous les moyens légaux et répressifs dont il dispose à l’échelle …de la planète Terre.
Et d’abord la maîtrise de la langue dont elle use pour pouvoir ne serait-ce que répondre à la question. Evidemment, il y a le jury populaire, les assesseurs civils et coutumiers, les avocats commis d’office ou les avocats quand on en a les moyens. Mais il faut savoir aussi qu’il n’y a pas d’avocat kanak au barreau de Nouméa où jusqu’à présent et jusqu’à preuve du contraire, il n’y a eu qu’un seul juge Kanak.
Et on n’y a pas non plus de psychologue Kanak pour juger de la personnalité de l’accusé au moment des faits, de l’intérieur, on va dire, puisque c’est justement une science qui va et qui voit à et de l’intérieur.
C’est rien et c’est beaucoup, c’est selon.
En attendant, l’instruction de l’affaire est bâclée et le troisième pouvoir de la presse et des médias s’en empare et la jette en pâture à l’opinion publique.
Et puis à l’exception des flagrants délits, entre le moment des faits et la date de la comparution devant le tribunal, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a le temps qui passe … qui passe…
Le temps qui passe pour le suspect sans preuve en prison dans le silence et l’absence. Le silence de la confiscation de son seul moyen de défense qu’est sa parole devant l’absence de preuve. Le suspect est sans défense devant un tribunal sans appel.
La justice juge ici dans « l’archipel des forçats », au « pays du non-dit », où depuis plus d’un siècle, de par leur histoire le peuple d’origine et beaucoup de ses citoyens gardent en leur conscience et en leur mémoire collectives, les images du bagne, de la guillotine et des travaux forcés. Les souvenirs de la relégation, de la déportation ou de l’exécution. Aujourd’hui, ils les retrouvent et les assument sur le chemin de l’identité, de la citoyenneté et du destin commun qu’ils ont décidé de construire ensemble.
Un chemin où le bouc émissaire et l’erreur judiciaire n’ont plus leur place. En effet, ils ne doivent plus conforter un pouvoir régalien où le prévenu est présumé coupable, alors que dans d’autres pays, il est présumé innocent.
C’est à la justice de retrouver qui a tué la malheureuse jeune touriste japonaise pour qu’elle repose en paix.
Autrefois, un chef de ma tribu de Pwârâiriwâ a été exilé pour un crime qu’il n’a pas commis et dont le commanditaire a utilisé sa hache et l’a fait déposer, tâchée de sang, dans sa case. A son départ pour un pays lointain dont il n’est jamais revenu, il a dit à ses frères : « Quand vous verrez Kaatâdaa, l’étoile du matin, souvenez-vous de moi, car ce sera mon salut … »
C’était hier. Je m’en souviens aujourd’hui.
En égard au droit français, le doute doit profiter à l’accusé dans l’Affaire Kohnu.
C’est à la justice de libérer Antoine pour que les frères Kohnu et tous les leurs retrouvent enfin la paix chez eux. Définitivement.
Déwé GÖRÖDÉ