L'audition des témoins au procés

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L'audition des témoins au procés

Devant la Cour, l’impossibilité de communication est insupportable quand elle porte atteinte à la dignité d’un homme et vise à ternir son image : quand on rapporte à Dydime, alors interrogé sur l’emploi du temps, une réponse de sa mère qui va à l’encontre de ce qu’il a dit, il répond tranquillement : « elle ment », c'est-à-dire au sens populaire donné par les kanak : « elle se trompe ». Ce que disent spontanément les élèves aux enseignants en classe quand ils donnent une mauvaise réponse : «  pardon, j’ai menti ». L’ignorance, feinte ou réelle du sens populaire donné ici au verbe mentir, permet de pointer du doigt ce mauvais fils qui ne respecte même pas sa mère. Faute suprême pour un kanak, dévalorisante et déstabilisante devant les jurés.

Insupportable aussi, le petit scénario tant de fois répété, au moment où le Président doit, ou non, faire prêter serment au témoin, debout à la barre :
La famille-  « lien de parenté ? »
-  « tonton maternel »
-  « frère de la mère ? »
-  « cousin »
-   « alors ce ne sont pas vos tontons. Un tonton, c’est le frère, du père ou de la mère »
-   « tonton coutumier »
-   « ah! coutumier ! c’est bien ce que je disais . ce n’est pas votre tonton »

Là, le langage recouvre deux réalités différentes dans chacune des deux cultures, et il serait juste qu’un magistrat ne dise pas que l’une est bonne et l’autre pas. La montée en tension, ne cessera que dès que le Président, plutôt que d’imposer une des deux définitions, explicitera pourquoi il a besoin de la distinction entre frère et cousin à la française . à la française les témoins suivants apportent alors cette précision, mais la prévalence d’une culture sur une autre aux yeux du magistrat a aggravé le clivage.

Ce n’est, en effet, bien sûr pas qu’un problème de langage qui gêne la compréhension entre les personnes en présence, même si le Président, à plusieurs reprises, semble le croire en tançant Antoine : « je parle français, vous parlez français, vous n’êtes pas idiot ! »,  « je m’exprime clairement, je ne vais pas le répéter 50 fois ». Le Président est exaspéré par une attitude qu’il ne comprend pas, qu’il ne décode pas, qu’il interprète selon ses repères à lui.

A plusieurs reprises, après avoir posé la question si précieuse une bonne fois pour toutes, au lieu d’attendre que son interlocuteur kanak ne réponde, il reprend la parole, se réfère à un autre témoignage contradictoire, donne une autre version . Plusieurs fois, nous verrons le témoin à la barre prendre sa respiration pour répondre, et puis non, le Président n’a pas fini, et parle, parle, parle.

C’est bien un problème de culture plus vaste, de pratiques différentes de la parole : Un kanak jamais ne coupe la parole.

Le Président ne se rend pas compte que lui, le fait sans cesse, et que cela va à l’encontre de ce que nous attendons tous : la clarté. 

Que de paroles inutiles, qui, plutôt que de jeter des passerelles entre deux cultures, dressent des murs d’incompréhension…

Oser être témoin!

Comment oser lorsqu’on est témoin de la Défense, affirmer à la barre ce que l'on sait alors que c’est à l'opposé de la thèse officielle ? : Il faut se tenir debout, face aux jurés et magistrats dans leur tenue d'apparat, en sentant derrière soi une salle comble. Et l'enjeu, c'est la liberté des frères, et sans doute sa propre place parmi les habitants de l'Ile ... Il faut aussi comprendre et manier une langue, parfois complètement étrangère, en tout cas bien loin du français courant que l'on utilise au quotidien ... Aucune "délicatesse" non plus, hélas,   dans la salle d'Audience, lors du procès, sauf de la part des avocats de la Défense et des deux assesseurs du Président ! Et il faut affronter l'ironie, le paternalisme, la suspicion, la culpabilisation, et les effets de manche!

Aucun effort en effet n’est fait avec sincérité pour tenir compte de leur difficulté à s’exprimer, pour comprendre leur psychologie, aucune considération ne leur est accordée, même au titre de leur âge, de leur évidente émotion ou par humanisme tout simplement.

Par exemple, on reproche à l'institutrice, de ne pas avoir écrit, de ne pas avoir téléphoné, (alors qu’elle sait lire et téléphoner !) on pointe son ignorance des procédures, elle qui enseigne aux enfants. L’ironie est blessante... On laisse entendre que la jeune femme qui, pour respecter l'interdiction que lui en fait sa religion, refuse de jurer avant que ne soit trouvée une formule acceptable équivalente : "je prête serment",   est capable de mentir, de se parjurer, contre toute vraisemblance psychologique.

On rejette les dires de la grand mère de 74 ans,  (du fait de son âge ? de sa difficulté à comprendre vite et à s'exprimer en français ?). On lui dit qu'elle n'est pas en mesure d'évaluer le temps, de préciser un jour par rapport à un autre... alors qu’elle a ses repères à elle (la lessive, le carême du vendredi), et qu’elle fait des va-et-vient entre Nouméa et l'île des Pins !, Même si elle ignore comment lire un plan, ( "je ne sais pas les images comme ça” ), elle refuse de dire ce qu'on veut lui faire dire ! Elle manifeste qu’elle a toute sa tête et du caractère! Sous le flot des dépositions de témoignages contraires à sa version, lues à toute vitesse elle finira par refuser de poursuivre: "J'en peux plus, je veux plus parler". Et l’information importante qu'on a apprise d'elle, à savoir qu'elle a entendu des cris par trois fois en provenance des habitations voisines le vendredi matin sera reprise à contresens dans la plaidoirie de la Partie Civile

Quant à la jeune employée d'Aircal, si claire, si précise ( "13H58" , ironisera-t-on), elle a des repères, elle, du fait de ses horaires de travail et de garde de son enfant , alors on tentera de la contredire par des affirmations contraires - et confuses- de sa mère ... Elle aussi a du caractère et maintiendra son témoignage!

Témoigner n’est pas forcément plus facile pour les hommes : dans l’émotion, certains se placeront, à la barre, mais face au public, dos à la Cour ! Et la peur d’oser affirmer ce que l’on sait parce que cela va à l’encontre de la thèse officielle est parfois avouée : « j’ai eu peur d’aller à la gendarmerie »,   puis : « j’ai peur des cousins, du côté de ma mère, ils vont me frapper ». Le président s’étonne : « on va vous frapper pour un barbecue ? »  et … ne relève pas l’information pourtant capitale qui vient d’être livrée, à la grande surprise de tous : le soir présumé du meurtre il y a eu un barbecue qu’il faut tenir secret ! De quoi être découragé d’avoir pris le risque de parler face à sa communauté…

Oui, il est vraiment difficile d’être témoin à Nouméa, pour un non-européen ! Comment ne pas se sentir intimidé et insignifiant face à des magistrats tellement à l’aise dans un monde totalement étranger et qui vous déstabilisent en vous coupant sans cesse la parole.     L’effort pour se rappeler des faits six ans après et les situer dans le temps est essentiel, mais le courage d’affirmer ce qu’on sait sans peur, ni de la Cour, ni des membres de sa communauté l’est encore plus. C’est de ce courage que dépend le destin d’Antoine.

Et dans ce long procès, l’intime conviction des jurés reposera sur ces fragiles témoignages puisqu’ aucune preuve n’existe de la prétendue culpabilité d’Antoine …